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Sam 11 Juil - 17:22

Recrue
Points : 860
Messages : 33
Occupation : Chevalier
Guillaume de Séverac

Guillaume de Séverac
"Qu'est ce que tu es, Guillaume, sinon un chien de chasse un peu plus évolué que les autres ? On te pointe dans la bonne direction, on te lâche la bride, rien de plus, rien de moins."

Ces paroles se sont depuis longtemps évaporées, mais elles sont restées bien ancrées dans la mémoire du chevalier. Elles lui reviennent, parfois, au moment opportun : parce qu'elles sont vraies, sans doute, avec toute leur cruelle et amère réalité. Il a ri, sur le moment, mais il s'en souvient encore parce que, eh bien. Il sait au fond de lui que ce n'est rien de plus, rien de moins.

Et ça lui convient. Les choses sont simples, comme ça. Une piste, une proie, un chasseur, et puis c'est tout.

La bride, on la lui a lâchée depuis plusieurs semaines, déjà. L'ordre s'inquiète de quelque chose qui maraude en Europe et laisse un curieux sillage : des indices se sont pris dans la toile qui se tend d'un sanctuaire à l'autre et épie les mouvements de tout ce qui semble sortir de l'ordinaire. Des effluves de magie, de drôles de rumeurs, des disparitions, des choses qui rôdent dans les coins sombres, et la persistance de quelque chose ou de quelqu'un qui paraît leur échapper et se défiler à chaque fois qu'on s'en approche. ça s'accumule, bien gentiment, assez pour qu'on envoie Guillaume aux trousses de ce qui louvoie dans les marges, élusif comme une anguille, et qui laisse ça et là juste assez d'empreintes, au propre comme au figuré, pour que ce devienne un sujet de préoccupation.

La traque l'a mené dans les forêts d'Allemagne, là où les fées arborent de drôles de ramages et où la faune magique se pare d'atours aussi lugubres que les conifères et les brumes qui nappent leurs territoires et les gardent sous l'emprise d'un charme opaque. Comme à l'accoutumée, Guillaume prend l'air innocent d'un chasseur solitaire, un amateur de grands espaces avec sa carabine et ses bottes de pluie, et se mêle aux touristes, aux randonneurs et aux amateurs de grands espaces qui se perdent dans les immensités sylvestres pour tâter un peu de la nature, la vraie, celle qui se hérisse d'épines, de poils et de crocs.

Comme à l'accoutumée, Guillaume se mêle, papote, partage, paie des coups à boire et écoute. Ah, c'est qu'on se méfie pas de sa trogne grillée par le soleil du sud, de son anglais maladroit et de ses manières de sympathique benêt pas très dégrossi. Il écoute, il récolte, il relie les points : c'est que les choses ne sont pas si simples et il se demande bien derrière quoi il court. Quelque chose de magique, quelque chose de puissant, quelque chose qui, du même coup, ne peut être autre chose que dangereux, même avec les meilleures intentions possibles. Voilà que ça parle de types louches, de disparitions suspectes, de drôles de bêtes qui font frissonner les campeurs et ajoutent un peu de sel aux histoire qu'on se raconte au refuge perdu dans les bois, entre un verre de schnaps et quelques tartines grillées dans la cheminée.

Le folklore ne tarde pas à s'en mêler et voilà que chacun y va de sa légende urbaine pour se faire peur : Guillaume rit et fait mine de prendre tout ceci pour des contes, mais il sait au fond que parfois, elles disent vrai. Trop souvent, à vrai dire.

Alors au lendemain, quand le jour ploie et pèse comme un couvercle d'un bout à l'autre du monde, il part avec son fusil sur l'épaule et sa dégaine de randonneur expérimenté. La forêt est immense, obscure, vieille comme le monde. Elle respire ses brises résineuses, ses odeurs d'humus, d'eau claire et de pluie froide, bruisse des oiseaux et des bêtes qui faufilent leurs courses furtives sous les ronces et les fougères. Guillaume n'aime rien moins que ce silence là, celui qui tisse une texture différente au calme des frondaisons : la couleur de l'ombre, sous les épines d'un vert profond, est sans pareille. C'est une aube grise, opacifié par les brouillards et la rosée drue, pesante sur les branchages ébroués par l'envol des corbeaux.

Leur chœur s'anime, de loin en loin. Guillaume écoute. Marcher dans ces forêts-là, c'est entrer dans un sanctuaire. Il faut faire le dos rond, il faut être humble, et Dieu sait qu'il n'y a que le cœur noir et sauvage des étendues les plus isolées qui est de nature à lui faire ployer le genou et à vaincre l'orgueil solaire du chevalier. Il sait ce qu'il en coûte, quand on outrepasse ce qu'on est. Il sait ce qu'il en coûte, à profaner les nefs immobiles de ces rangées de troncs tourmentés et à attirer l'ire de leurs esprits gardiens.

Alors, il se fait tout petit. Il fouine. Il fouisse. Il interroge les traces, les empreintes, les odeurs et les sons, qui entremêlent des récits. Le passage d'une harde de cerfs, des loups, une renarde avec ses petites, un rond piétiné par la danse des satyres autour d'une touffe de sorbier. Il perde une paire d'heures, parce que des dryades s'amusent à l'égarer en croyant qu'il cherche à lever un gibier qu'elles protègent, et puis retrouve le fil : cela fait longtemps déjà qu'il a quitté les parties des bois où les touristes peuvent se promener sans dangers, il sait maintenant que toute trace qu'il repère est peut-être celle de sa proie.

Il la débusque dans une clairière, tout près des remous paresseux d'un large ruisseau où l'eau étale ralentit sa course et s'alanguit comme les remous d'une chevelure d'algues longues et de pierres plates. De grands aulnes au port gracieux se balancent sur la rive moussue et tracent des alcôves pleines d'une lumière verte qui semble absorber tous les sons, tous les mouvements et taire la brise qui, là haut, ébouriffe encore les feuillages et fait planer son frémissement vagabond. Là, un espace dégagé laisse place à une herbe grasse, à des touffes de cardamines et de violettes où le corps repose, comme s'il était endormi. Un long moment, Guillaume reste accroupi au bord de la trouée d'arbres, il observe. Pas un mouvement, pas un son, tout s'est tu dans ce petit espace ménagé sous la courbure des branches : il ne voit que l'homme, grand, élancé comme un saule, allongé sur le dos, les mains croisées sur son ventre. Il ressemble à une tombe, au dormeur du Val qui expire dans le poème, avec son visage blanc comme le chagrin et sa beauté funèbre qui garde encore un rien de sa noblesse sous la chevelure répandue autour de lui.

L'Erlkönig gît là, les yeux clos. C'est une vision étrange, presque poignante, qui inspire à Guillaume un curieux sentiment de mélancolie très douce, et très amère à la fois. Il ne s'attendait pas à cette paix qui baigne le lieu, ni aux fleurs, ni au sommeil, ni au repos si naturel de la créature qu'il sait pourtant si meurtrière. Ce n'est pas la première fois qu'il en croise un et qu'il ouït dire des mœurs assassines ce ces êtres qui ont pour eux la grâce indescriptible des fleurs vénéneuses, mais c'est la première fois qu'il regarde réellement la sérénité se peindre sur ce visage façonné pour l'amour et le meurtre. Un mystère se résout, mais un autre s'ouvre : qui a pu faire ça ? Qui a pu, d'une façon ou d'une autre, endormir l'elfe de la mort et lui donner le goût de son propre poison ?

Guillaume ne touche pas au corps inanimé, et, non sans s'en sentir profondément troublé, laisse là le souverain et ses songes, les abandonne à leur repos. La vérité, ce qui lui semble le plus étrange et qui le fait frissonner, c'est le sourire que l'on distingue sur la bouche fine : le fantôme d'une expression fugace, un spectre qui a comme effleuré les traits mortuaires pour leur rendre un peu de ce qu'ils ont pu être, autrefois. Guillaume n'ignore pas les contes qui relatent la rumeur sur ces créatures : autrefois brillants souverains de races lumineuses, une tragédie sans nom les a irrémédiablement fait chuter dans les profondeurs les plus abjectes. Il n'a jamais su si c'était vrai ou non, mais alors qu'il s'éloigne, jetant un dernier regard par son épaule au profil de marbre qui se découpe sur la verdure profuse, il se dit que peut-être bien, peut-être bien que c'était vrai.

Au fond, cela lui donne encore plus de peine, parce qu'il préfère haïr en paix ceux qui sèment la mort et se tiennent dans les ombres, plutôt que de savoir que d'insondables chagrins leur ont pour toujours coupé les ailes.

Il n'a plus guère d'espoir de retrouver la trace des disparus dont on lui a touché mot, la veille, mais quelque chose l'attire. Une piste, toute ténue, mais une piste quand même : quelqu'un a quitté la clairière, il a peu. Quelqu'un est passé là, tout près. La prudence reprend le dessus et il chemine, le doigt sur la sécurité de son fusil, guettant le moindre son, le moindre mouvement.
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Jeu 16 Juil - 14:35

Le hasard aime la fortune
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Alea M. Lachance

Alea M. Lachance
De noir et de gris, le ciel est un mélange vaporeux qui s’anime et qui danse en suivant le même rythme que les ombres. Tout comme les bruits qui fussent épars, celles-ci se matérialisent, se meuvent, sinuent et rampent, intangibles et éthérées pour la plupart, même si certaines se font solides, imposantes, monstrueuses. Alea, dans son allée altière, n’a pas peur pour autant. Elle avance et son passage se voit immanquablement rattrapé par ces rayons lunaires qui viennent réduire les monstres d’ombre, d’abord en dentelles, puis en néant.

Une forme, découpée dans la clarté obscure, se dessine finalement à travers la brume, infusant contre ses sens de sorcière les reliefs colorés d’une magie douce-amère qu’elle inspire profondément en basculant la tête vers l’arrière, yeux grands ouverts et perdus dans les méandres de sa fascination.

L’Erlkönig est pale, serti de son masque plein d’une jeunesse illusoire, mais Alea le reconnait pour ce qu’il est : une ombre, comme toutes les autres.

Il est l’ombre de lui-même, se dit-elle, et elle le trouve magnifique.

C’est toujours en charmant ses victimes qu’il les entraîne vers leur fin : un regard suffit, et une fois sous son charme magnétique, il les laisse le suive, de pensées ou de corps – préférablement les deux – et s’égarer dans les forêts sombres de l’onirisme qui les avalent et qu’il dévore avec une tendresse déplacée.      

Elle lui sourit, comme hypnotisée.  

Elle sait, évidemment, comment se protéger de tels artifices, mais elle ne tombe pas moins sous son charme et elle le suit avec une docilité enamourée.

Les ombres, songe-t-elle avec nostalgie, lui font depuis toujours cet effet-là.

La verdure est humide contre son dos alors qu’il l’étreint longuement dans la clairière. Il est la Mort et elle l’accueil, bras ouvert, à l’intérieur de son éternité où c’est finalement lui qui se perd.  

Alors que son rituel ne fonctionne pas, son regard sombre s’illumine doucement d’une brillante curiosité et Alea lui sourit, langoureuse, mais prête à utiliser ce sort qui l’endormirait à jamais… Ce qui ne s’avère pas nécessaire.

Elle en est la première surprise.  

Elle avait vu beaucoup d’êtres vivants mourir au cours de sa longue vie.

Trop, sans doute.

L’Erlkönig porte ce parfum floral qu’elle avait senti souvent : sur ces amis qu’elle ne reverrait pas tout comme sur ces adversaires auxquels elle avait survécu… Quand ces effluves venaient immanquablement agrémenter certains de ses patients, en tant que médecin, elle savait alors que le combat contre la mort était déjà décidé.

C’est l’odeur de la vie qui s’achève.

Il fait plus que la porter, en vérité : sur ses lèvres, le gout est fort, exquis, et en le contemplant ensuite, elle reconnait ce calme, comme un masque mortuaire, propre aux personnes qui meurent en paix.

En plus des fleurs, dans sa bouche, il y a le gout prononcé de la solitude et elle se demande, vaguement, s’il avait le moindre pouvoir sur ses actions. En le couchant sur ses cuisses, elle décide que non ; en caresser ses cheveux, elle suppose qu’il n’avait pas le choix ; en lui chantant une douche mélodie, elle devine qu’il était jusqu’ici profondément malheureux. Ainsi le berce-t-elle jusqu’à la mort, en le tenant contre elle comme un être aimé.

En vérité, elle l’aima peut-être vraiment, pour quelques heures au moins.

Elle aime, dans tous les cas, cette magie qui s’enfuie en même temps que sa vitalité et qu’elle récolte comme une moisson particulièrement fructueuse.  

Après cette noce funèbre, elle se rhabille au petit matin, prête à retrouver le monde des vivants. La forêt noire est vibrante de magie et Alea prend son temps en s’immisçant dans les sentiers naturels, seulement pour faire volte face quand elle entend, beaucoup trop près d’elle, ces pas qui font crisser les branches.        

Elle était, après tout, ici pour récolter de quoi se défendre contre ces gens qui lui voulaient du mal… Et cet homme qu’elle voit, au loin entre les branches, a une carabine.  

Survivante des milieux urbains avant tout, elle – coiffée de rose et vêtue de blanc – ne trouve rien de mieux à faire que courir sur ces sols couverts de brindilles et de feuilles bruyantes. Ainsi, les arbres défilent jusqu’à ce que s’enfuît tout son souffle et, épuisée, elle se résigne à se cacher derrière un large tronc. Bien entendu, elle a à son cou de quoi se défendre, mais elle préférait éviter de gaspiller les ressources limitées dont elle avait cruellement besoin, ainsi, son cœur douloureux cognant dans sa poitrine, elle opte d’attendre péniblement derrière l’arbre en espérant que le chasseur fasse son chemin.

Quelle horreur, pense-t-elle, plusieurs minutes plus tard, quand elle se risque à jeter un œil au tournant de sa cachette pour l’apercevoir, encore plus près qu'avant.  
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Ven 17 Juil - 18:04

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Guillaume de Séverac

Guillaume de Séverac
Une minute plus tôt, il l'a aperçue. Blanche, qui détale comme une hase surprise dans les fourrés. Une fuite éperdue sous les ramées croisées comme les voûtes d'une église, depuis la rive aplanie qui lave ses galets en chantant pour le roi défunt. Dans la lueur verte et grise, elle perce comme un étendard agité, un mouchoir qu'on remue pour attirer le limier sur la trace de quelque chose : quelque chose, c'est indéniable, qui erre en se précipitant, courbant sous elle le fuseau des fougères et les ombrelles des ciguës. De ce dont il s'agit, Guillaume n'a pas idée, mais l'intuition s'en mêle et dicte des pensées fugitives, fulgurantes, alors qu'il presse le pas dans son sillage, la talonne comme le traqueur après la biche.

Il s'enfoncent plus encore dans la forêt et Guillaume se souvient. Les contes qu'on faisait chez lui, quand il était enfant, et que l'on fait toujours, quand il en a le temps. Méfie-toi, disent les histoires : les bêtes blanches, les plus immaculées de la tête au sabot, elles sont belles, mais elles sont traîtreuses et si tu prends pas garde, pisteur au nez affûté, tu te retrouvera de l'autre côté du miroir. C'est en allant après le cerf blanc qu'on finit en féérie.

Et la dame blanche, alors ? Il la voit se faufiler entre les troncs, il distingue les cheveux couleurs d'aurore et le tissu qui s'accroche aux épines, le souffle court, et puis, voilà qu'elle s'escamote alors qu'il progresse de cette allure trompeuse qui le fait cheminer légèrement baissé, mais à un pas qui pourrait s'endurer de la sorte sur des kilomètres. Il s'est détourné, juste un instant, elle a tourné le coin d'un bosquet, et puis plus rien. C'est que le taillis est touffu et qu'ici, la forêt ne semble pas avoir été altérée dans sa gloire originelle, ombreuse, profonde, toute remplie de buissons et d'une végétation profuse laissée à son bon vouloir qui déploie des massifs d'armoise et de noisetiers, des cascades de gaillet et des fougères larges comme des palmes.

Le pas se ralentit. La botte écrase l'herbe et les feuilles agglutinées en tapis épars, l'oreille se tend. Elle guette, dans le silence qui bruisse d'une rumeur interrompue, l'indice du souffle, l'indice de la présence. Des yeux curieux clignotent ça et là, et le petit peuple des mousses observe l'homme qui cherche. Des choses bougent et fouissent, étendent leurs ramilles pour tâter l'air et interroger le vent sur la nature de celui qui s'aventure avec le fer et la poudre au creux des sanctuaires. On se tend. On observe. Guillaume sait qu'il n'est pas le bienvenu mais il en faut bien plus pour lui faire lâcher prise. Pourtant, il sait aussi se faire plus humble et voilà qu'il abaisse sa crosse, courbe la nuque, et altère la menace en esquissant un signe de paix.

Il fouille encore le sous-bois du regard, quand il s'avance et fait mine de rendre les armes en rendossant son fusil, la bandoulière nouée sur l'épaule. Le soleil s'est mis de la partie et jette des trouées d'or presque tangible qui perce à travers les épaisseurs des branches. Il n'y a presque plus aucune clarté, là où elle tombe et écaille l'émeraude qui tapisse ce monde de mousse et de feuillages. La forêt capte, distille toute lumière pour n'en garder que la quintessence, tamisée, filtrée, triée grain à grain pour faire tomber juste une fine fleur vaporeuse, poudreuse et chatoyante, presque immobile. L'éclaircie étend ses ailes, et on sent que là-haut, un vent froid chasse brièvement les nuages.

Guillaume s'avance, lentement, la foulée lente qui cherche à taire chaque bruit, à le réduire pour le mêler au reste des sons qui émanent des bosquets. Brun et or se détachent dans la symphonie de verts : l'automne et ses teintes sourdes, profondes, terreuses, ont pour toujours acquis le chevalier à ces palettes, de corps, de vêtement, de chevelure et jusque sur la peau mordue par le soleil. Seuls les yeux sont épargnés et les prunelles qui scrutent ont la couleur des eaux claires, comme si elles se souvenaient du bleu de ce ciel qu'elles ont bu autrefois. Des reflets de reflets. Vifs, un éclat logé sous la paupière, et la lumière en dedans.

Ses pensées s'entrechoquent dans le silence. L'Erlekönig avait des proies, et des proies fraîches : les campeurs de la veille ont signalé une disparition et Guillaume a promis d'ouvrir l’œil à ce sujet. Il espère qu'il a de la chance, cette fois, il espère que personne n'est mort. Qu'il est arrivé à temps. C'est peut-être elle qui s'est enfuie quand le sort s'est rompu avec la mort du bourreau, et il ne peut que comprendre l'effroi qui l'a poussée à courir avec un chasseur sur les talons. Pour autant, il sait bien à quel point il faut se méfier des ombres blanches qui courent dans ces lieux interlopes, et que toute étrangeté recèle son lot de menaces. L'hésitation est palpable, mais le doute est vite balayé parce qu'il préfère sans doute se tromper plutôt que de laisser une vie se perdre par sa faute. Il sait que les rois des aulnes aiment garder parfois des victimes sous leur charme pendant des jours, des semaines, voire des mois. Si ce n'est pas celle dont on lui a touché mot, c'en est peut-être une autre, mais qu'importe ! Une vie, c'est une vie, et toujours bon à prendre.

- Montrez-vous !

Un pas, un autre. Le tronc de l'arbre, juste là, est bien assez large, bien assez tortueux pour la cacher. Si elle est humaine, elle n'a pas pu courir bien plus loin avant de perdre le souffle.

- Je ne vous ferai aucun mal, vous n'êtes pas le gibier que j'ai cherché.


Il fait le tour, tout doucement, et voilà qu'il déniche sa biche, haletante, tapie contre la mousse et l'écorce. Guillaume lève les mains, paumes brunies et tailladées, bien haut.

- Je ne voulais pas vous faire peur, lance-il en souriant.

Tout doucement, la voix s'infléchit, et l'expression du visage, avec. Du soleil, encore, comme s'il avait sa propre clarté maintenant que l'éclaircie se dissipe et retourne à la grisaille qui fait encore varier les ombres de ce monde changeant et trompeur.

- Quel est votre nom ?
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Lun 20 Juil - 8:13

Le hasard aime la fortune
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Alea M. Lachance

Alea M. Lachance
La forêt qui avait d’abord semblé l’embrasser de ses bras verts avait, dans sa course soudaine, changée de ton : le sol qui s’était fait si doux sous ses tendres ébats avec la mort devient maintenant un traitre bruyant dans lequel s’emmêlent ses pieds et se tordent ses chevilles, tandis que les branches, comme des doigts accusateurs et vindicatifs, pointent vers elle des griffes cruelles qui frôlent, éraflent et lacèrent. Sur ses mollets nus, la saleté boueuse souligne les égratignures laissées par les ronces et il y a, visible sur son bras, à travers le tissu éventré, ces écorchures vives et douloureuses qui se fondent dans l’encre qui fleurit sur sa peau. Dans ses cheveux en bataille, il y a aussi une couronne de brindilles, et si l’anneau passé à son doigt - contenant les pouvoirs de l’Erlekönig – marque son union morbide et fait d’elle sa reine funèbre, elle se présente devant le chasseur comme une innocence égarée, pure et blanche comme neige malgré la terre et l’herbe qui tachent sa robe diaphane.

Ses grands yeux verts, cernés comme ceux de quelqu’un qui avait ou peu dormi, ou un peu pleuré – les deux, en vérité – l’examinent longuement, effervescents de cette angoisse et de cette curiosité malgré tout pétillante qu’elle laisse couler sur lui dans un silence imprégné de circonspection.  

Le chasseur lui parle en anglais, note-t-elle, et non en allemand.

Il n’est pas magique, pas vraiment.
Pas comme elle, du moins.


Néanmoins, il n’était pas un simple chasseur qui s’adonnait à passer par là, de la même façon qu’elle n’était pas une simple demoiselle perdue dans les bois. Il flotte autour de lui les effluves surnaturels de ce monde qu’ils partagent sans se connaitre : dans son sac et dans ses poches, elle sent les couleurs douces et criardes qui forment ensemble son arsenal. Il y a des concoctions, pense-t-elle, ou des talismans peut-être, mais assurément de quoi le protéger. La nature exacte lui échappe, mais c’est sous ces formes que se retrouvent normalement de telles essences. Les poisons et les armes offensives, quant à elle, sont plus distinctes, mais peut-être a-t-elle un plus grand souci de les identifier, car elles sont également plus menaçantes.

Alea réalise, après l’avoir longuement fixé, qu’elle n’aura pas le choix de lui répondre éventuellement.

- Alice, ment-elle doucement, sans lui demander son nom en retour.

Elle tente cependant un sourire, nerveux, pour répondre au sien.

- J’ai un chalet près de Mühlenbach…

Contrairement à son nom, ce n’est pas un mensonge ; elle avait trouvé un forfait en prévision de sa chasse et ses affaires y attendaient son retour. Évidemment, l’Erlekönig l’avait entrainée profondément dans les bois et ils étaient loin, loin de cet emplacement.

Il n’était pas équipé pour la détruire, constate-t-elle en cherchant son regard pour poursuivre son analyse. La possibilité qu’il puisse la subjuguer, la faire basculer sur son épaule et l’amener là où il aurait d’autres ressources inconnues et effrayantes était peu probable, mais elle préférait ne pas défier leurs circonstances.    

Elle, elle pourrait le détruire lui, suppose-t-elle en se perdant dans le joli bleu de ses yeux, et si les ombres lui murmurent que c’est la meilleure option, elle décide de ne pas les écouter.

Il chassait quelque chose de magique.
Tout comme elle, à la base.

Ils étaient, après tout, dans la forêt noire – légendaire et pleine de féérie – et il n’avait aucun moyen de deviner ce qu’elle était tant qu’elle ne montrerait pas les griffes… Ou du moins, c’est ce qu’elle assume en prenant doucement l’une de ses mains usées entre les siennes qui sont, en contraste, petites, délicates et fébriles.

- Je pense que je me suis perdue parce que… L’hésitation nage à la surface de ses yeux qui se remplissent d’humides brouillards, parce qu’il y avait quelqu’un d’autre, murmure-t-elle comme une enfant parlerait d’un cauchemar, en tournant la tête dans ce réflexe de regarder derrière elle, même si tout autour d’eux n’est que verdure et écorce.  
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Sam 25 Juil - 17:11

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Guillaume de Séverac

Guillaume de Séverac
Le silence s'attarde et le temps se suspend. Guillaume se retrouve nez à nez avec sa fugitive, et il a tout le temps de la détailler d'un regard qui s'accroche immédiatement à l'essentiel : souffle, gorge, cœur qui bat, sang qui coule des écorchures et des estafilades laissées par la griffe cruelle des ronces et des branchages. Les joues rougies par le froid et la course, elle a l'air aussi humaine qu'on peut l'être avec sa mine défaite et ses cheveux emmêlés. Il la détaille de la tête aux pieds, et puis c'est son regard qui le happe, il y bascule comme on tombe dans un gouffre : le rouge qui s'attarde et gonfle les paupières de larmes et d'épuisement tranche avec la nuance aquatique de leur vert déroutant. Quelque chose, dans un coin de sa tête, s'alarme. On voudrait lui tendre un piège qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Enfin, une petite, toute petite voix perce, et lui livre un nom. Il sourit, et hoche la tête, même si ce nom ne lui dit rien : celui du chalet, en revanche, lui est familier. A tout prendre, c'est déjà quelque chose. Méfie-toi, méfie-toi, persifle pourtant la petite voix.

- Je m'appelle Guillaume, répond-il.

Quand elle approche sa main -toute fine, porcelaine et ivoire dans la lumière verte des bois- il remarque l'anneau entrelacé que le roi des aulnes y a sans doute passé avec la couronne qui coiffe ses cheveux rosés. Il repense à la silhouette immobile, à ce corps étendu dans l'alcôve qui lui servait de refuge, si tranquille, si apaisé ; de nouveau cette émotion étrange, une tristesse lancinante, et le froid couperet de se rappeler combien d'âmes ont connu sans doute un sort similaire jusqu'à n'être plus que des os blanchis sous les aubépines en fleurs. Ils tuent, ces êtres-là, ils tuent avec douceur et sans merci. Quelque chose a mis beaucoup de soin à tresser la tiare et l'alliance de la petite fiancée des bois, apprêtée pour des noces éphémères qui se consomment en un instant. Guillaume le sait, et le sait depuis toujours : c'est la marque indéniable du monde magique, cette secrète et étroite alliance entre l'horreur et la beauté.

Les doigts qui se saisissent de sa grosse patte d'ours sont froids au toucher, ils tremblent comme des brindilles dans la tempête : Guillaume réalise alors qu'Alice n'a sur le dos guère plus que la robe effilochée qui a subi les assauts de sa course éperdue et qu'il fait diablement froid et humide, sous les feuillages. Tout doucement, en esquissant encore un sourire, il serre délicatement les mains de la jeune femme entre les siennes pour les réchauffer un peu.

- C'est fini, dit-il du ton le plus assuré du monde,
en la regardant dans les yeux. Je connais le chemin, je vais vous raccompagner au chalet. Tout va bien, maintenant.

Le fait est qu'il en doute encore. Un Erlekönig est un être puissant mais qui n'aurait pu à ce point semer ce sillage de rumeurs, de guérisons miraculeuses et de frémissements dans la toile : il n'est sans doute qu'une partie de l'énigme, qui s'est trouvée résolue par une autre question, plus insondable encore. La vérité, c'est qu'il y a sans doute quelque chose d'autre, quelque chose qui rôde, et qui a été assez puissant pour l'amener au seuil de sa propre mort. Le lieu est propice à ces choses, et le plus agaçant, c'est que Guillaume sait que son équipement est en partie inutilisable : depuis un moment déjà, il sent sa boussole vibrer dans sa poche. L'aiguille tourne comme un chien égaré et pointe dans toutes les directions sans déterminer de source précise, parce que la source se trouve tout autour d'eux, dans les buissons, dans les arbres, dans l'air, dans les eaux. Les environs grouillent littéralement de créatures et le moindre champignon se meut de façon suspecte dès qu'on a le dos tourné, la moindre mousse recèle une fée ou un de leurs semblables.

- Est-ce que vous vous rappelez de quelque chose de précis ? Comment êtes-vous arrivée là ?


Tout en parlant, il déboucle son sac à dos pour en tirer une grosse chemise de flanelle moelleuse comme un plaid et qui, compte tenu de leurs carrures respectives, permettrait de loger une Alice supplémentaire sans forcer sur les boutons.

- Vous avez l'air frigorifiée,
dit-il en la tendant galamment à cette dernière.
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Dim 26 Juil - 8:49

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Alea M. Lachance

Alea M. Lachance
Sous ses yeux inquisiteurs, son souffle vacille, sa lèvre tremble, sa gorge se serre et son cœur assène violemment sur ses tempes, comme des coups de bélier, un mal de tête à la porte de ses angoisses. L’homme qui l’observe le fait avec cet œil affuté dans lequel Alea peut presque voir tourner des engrenages desquels elle ne comprenait, hélas, pas grand-chose ; il y a aussi, heureusement, ce germe de douceur plus familier et organique qu’elle voudrait entretenir, nourrir chez lui et voir fleurir.

Dans une grande inspiration apaisante, elle en sentirait presque déjà le parfum.  

Devant lui, elle se dresse donc, colorée et délicate comme ces créatures qui peuvent être aussi fascinantes à regarder que létales à toucher. Son mécanisme de défense était, heureusement, réservé aux prédateurs, tandis que ses jolies couleurs représentaient bien la douceur de son tempérament envers les autres.  

- Guillaume, répète-t-elle pensivement en levant à nouveau vers lui ses grands yeux de biche qui semblaient réussir à l’émouvoir, tu es français.  

Alea est française aussi.
Francophone, plutôt, ce qu’elle démontre en disant les trois derniers mots – et tous ceux qui viendront à l’avenir – dans cette langue qu’ils partagent malgré leurs accents dissonants.

Même si ce n’est pas pour les raisons où baignaient ses assomptions, quand ses mains chaudes se referment sur les siennes et qu’il promet de la ramener au chalet, le soulagement qui traverse son visage est authentique ; elle n’avait pas vraiment besoin d’être secourue, mais elle ne refuserait pas son aide quand l’alternative était d’être persécutée. Son appréciation de la chemise, quant à elle, est beaucoup plus sincère. Ainsi nait un sourire qui veut répondre au sien alors qu’elle murmure un merci, puis elle se perd dans la flanelle douce qui lui arrive jusqu’aux bas des cuisses.

Il la raccompagnerait et ce serait terminé.
À moins qu’elle décide autrement.

En attendant, elle flottait dans son lainage comme une louve travestie en brebis ; en bon louvetier, il demeure un tantinet suspicieux – avec raison – et pourrait quand même encore s’avérer dangereux pour elle.

Ça lui donnait un certain charme, pense-t-elle alors que son sourire s’affine doucement.
Elle continuerait de faire attention, dans tous les cas.

Jouer avec le chasseur était dangereux, mais à priori, il était doux, attentionné et serviable… Il est le héros de ce conte, raille-t-elle en silence, dont elle pourrait être soit la méchante sorcière, soit la bonne fée reconnaissante d’autant qu’il continue à lui montrer sa vertu.  

- Je me suis perdue, réitère-t-elle timidement, réfléchissant et inventant son histoire avec des hésitations qu’elle déguise – au meilleur de ses capacités – en confusion, alors que j’étais près du chalet. Il y avait…Quelqu’un, et je me suis empressée de rentrer parce que…

La chemise trop grande se plie et se froisse alors que ses épaules se cambrent comme une carapace et que ses bras se croisent comme un bouclier. Son regard s’égare, fui en vérité, mais le haussement de ses sourcils convie comme une évidence les raisons qui pousseraient une jeune fille seule à fuir la présence d’un homme inconnu caché dans l’obscurité.  Tout prédateur qu’elle puisse être dans les bonnes circonstances, elle ne gardait pas moins, dans les mauvaises, toutes les caractéristiques d’une proie vulnérable.

- J’étais certaine de suivre le bon sentier, mais…  Même si j’avançais en ligne droite… Il y a de la dérision camouflée dans ce qui vient, ainsi que l’écho certain d’un souvenir bien réel même s’il est beaucoup, beaucoup plus ancien que son excursion dans la forêt noire, c’est comme si j’avais tourné en rond et que je me retrouvais toujours dans la mauvaise direction. Et après…

Et après, ça devient compliqué.
À partir d’ici, elle a peur de dire quelque chose qui pourrait la trahir.

- Et après je…ne…

Les manches trop longues glissent sur ses bras alors que ses doigts se perdent avec fébrilité dans les mèches chaotiques qu’elle replace comme elle peut, derrière ses oreilles, puis elles avalent à nouveau ses petites mains tandis que ses yeux se ferment et que son souffle s’arrête dans ses poumons remplis.

- Il faisait froid et… Elle hésite encore un moment, avant d’enchainer, très rapidement, il faisait noir et j’avais faim, et j’étais épuisée, et je pense que je me suis endormie… Ou que j’ai halluciné… Ou les deux. Et maintenant… Elle rit malgré elle, un peu nerveusement, mais la courbe de ses lèvres souriantes n’a rien à voir avec de l’amusement, il fait encore froid, et j’ai encore faim et je suis encore épuisée, mais je promets que je ne serai plus aussi pleurnicharde après une bonne nuit de sommeil et un café.    

Elle se mettrait en route si seulement elle ne voulait pas se trahir en allant directement dans la bonne direction ; elle attend, donc, qu’il lui montre la voie puisqu’il prétendait aussi savoir où aller.
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Lun 27 Juil - 8:09

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Guillaume de Séverac

Guillaume de Séverac
Guillaume paraît un brin soulagé, quand il peut de nouveau s'exprimer dans un français où il est infiniment plus à l'aise. Il s'amuse de la réaction de la jeune femme qui se drape dans sa chemise avec un soulagement perceptible, autant que du fait que le vêtement l'enveloppe très largement, comme il s'en était douté. Elle est tellement petite et frêle, et elle a l'air tellement jeune, c'est sans aucun doute une proie de choix pour l'elfe de la mort qui a jeté son dévolu sur elle. Ça lui fait un pincement au cœur quand il se demande combien d'autres, comme elles, n'ont pas eu la chance d'être sauvées.

Alors, c'est peut-être bien pour elles qu'il fait taire les doutes qui lui susurrent encore au fond du crâne que si c'est un appât de choix pour le roi, c'en est aussi un pour un chevalier comme lui. Elle, elle sera sauvée. C'est ainsi, et ce n'est pas vraiment que par bonté de cœur, il le sait très bien : c'est qu'il en faudrait, des demoiselles en détresse, pour laver toutes les tâches qui ternissent son ego et faire oublier le sang sur ses mains. Il en faudrait, des blanches biches, pour donner l'absolution au chasseur.

Le récit qu'elle lui fait, décousu, lapidaire, même, il l'a déjà entendu tant de fois qu'il n'a même pas besoin d'en savoir bien plus. Dans la bouche d'Alice se placent d'autres mots, d'autres confessions terrifiées, d'autres échappées de cauchemars qui superposent un à un d'autres visages, d'autres versions qui toujours puisent à la même source de ces prédations obscures qui saignent leur cœur des jeunes filles au fond des bois.

Guillaume ne l'a jamais dit, mais à chaque fois, il se rappelle de tous ceux qu'il n'a pas pu sauver. Brièvement, c'est à travers elle qu'il regarde tous les autres.

- Je comprends, dit-il à mi-voix, et sa figure est alors marquée par une gravité pudique qui accepte, d'un hochement du chef, le peu qu'elle arrive à dire. Ce n'est pas la première fois que j'entends une histoire comme celle-là, malheureusement.

Un sourire papillonne faiblement et creuse des fossettes sous sa barbe rase, puis il se redresse. Elle ignore manifestement tout de la réalité de ce qui est arrivé, et c'est sans doute mieux pour elle que cela garde ses apparences de cauchemar : elle ne se souviendra sans doute de cela que comme d'un mauvais rêve, teinté d'irréalité à mettre sur le compte de la terreur qui brouille l'esprit, de l'atmosphère étrange cette forêt, si prompte à faire perdre pied, et de toutes les excuses que l'on veut bien se donner pour combler les trous qui perturbent l'entendement. Les humains sont très forts pour se persuader de ce genre de choses.

- On devrait se mettre en route, alors, dit-il en resserrant les sangles sur ses épaules. Je n'ai malheureusement pas grand chose à vous mettre sous la dent mais plus vite nous serons sortis d'ici, plus vite vous pourrez reprendre des forces.

De nouveau, le sourire, franc, solide, solaire. Dans le paysage que la grisaille sylvestre rend incertain, il paraît plus tangible que le reste, plus réel, avec sa grande carcasse solide comme un chêne et son harnachement de vadrouilleur expérimenté qui apportent tant d'échos du monde extérieur en plein milieu de ce lieu infusé de magie.

Il l'invite à la suivre, propose son bras, sa main tendue pour se tirer des broussailles, avec une sorte de distance un rien respectueuse, mais attentive. Guillaume est plus habile à chasser qu'à sauver et à prendre soin des autres, mais il essaie, au moins, et il essaie bravement avec juste ce qu'il faut de maladresse courtoise.
Et puis, dès qu'il s'est assuré qu'Alice parvient à le suivre alors qu'il fend les fourrés comme un brise-glace, le naturel reprend le dessus parce qu'aucune sérénade, même des plus jolis yeux de biche, ne peut totalement occulter la raison pour laquelle il est ici, ni l'image du corps étendu près de la rivière. Il sait que son meurtrier rôde quelque part, peut-être encore tout près, et cette pensée obsédante lui hérisse les nerfs plus que de raison : au début, pour rassurer la jeune femme, il fait mine de rien, mais l'illusion ne dure guère et on le voit bien trop aux aguets, bien trop attentif à tout.

Sciemment, même si cela ne lui facilite pas la tâche, il fait un détour pour éviter la clairière sous les aulnes. Sa blanche biche n'a pas besoin de cette vision, elle n'a pas besoin de savoir et il n'a pas vraiment envie de répondre aux questions qui viendraient inévitablement. Il y a d'autres priorités, pour l'heure, comme celle de se sortir des profondeurs forestières sans attirer sur eux des attentions dont ils se passeraient bien.

Guillaume chemine en guettant fréquemment derrière lui pour vérifier qu'elle le suit, et si la douceur a déserté son visage, il cherche parfois son regard d'un hochement de tête qui s'assure que tout va bien, avant de retourner scruter la sente indistincte qu'il trace lui-même. De temps en temps, il lâche quelques mots parcimonieux, quelques phrases qu'il garde à voix basse, presque feutrée, feignant l'assurance et le calme même si sa main a desserré la sangle de son fusil à l'épaule, prêt à être empoigné. Un chien de chasse, pas beaucoup plus futé que les autres, voilà tout. Crocs sortis, museau tendu, à travers les halliers et les cascades végétales qui les entravent et cherchent à les retenir, à les perdre, à les égarer. La forêt se défend de l'intrusion à sa manière, mais rien n'entame visiblement la résolution de l'homme alors que le jour tourne, que la grisaille s'épaissit et qu'imperceptiblement, l'ombre se répand, se tisse, se gonfle dans les recoins et les ornières.

Il ne sait plus très bien ce qui, après quelques heures qui se sont étirées indéfiniment sans qu'il ait vraiment conscience du temps écoulé, a attiré son attention. Les bois assombris bruissent, chantonnent, se meuvent dans une clarté presque aquatique qui brouille les distances et les sens au point qu'il est aisé de perdre tous ses repères. Pourtant il retrouve ses propres traces, il sait qu'il est passé près de là le matin même : la forêt peut à loisir défaire les nœuds et les signes dont il a ponctué son trajet, mais elle ne peut maquiller complètement son apparence et faire disparaître les grands arbres ou les contours des écorces reconnaissables. Il est passé par là, pour sûr ! Et voilà que se dévoile à sa vue le vallon qu'il avait laissé de côté et qui ouvre sa combe tout près d'eux.

Guillaume se souvient qu'il s'en est détourné pour mieux se hâter sur la piste qu'il a sentie toute fraîche vers le cœur des bois, et cette pensée lui leste le ventre et lui plombe l'esprit quand il comprend ce qu'il voit. C'est une tache de couleur, quelque part en contrebas, autour de laquelle des ailes brunes, or et noir, mouchetées de lumière, virevoltent sans bruit. Le rouge du vêtement palpite sur le vert sombre et lisse d'un parterre de pervenches, même sous l'ombre des arbres qui assourdit toutes les teintes. Au-dessus, en colonne qui trace des arabesques répétitives, les battement de chitine et d'écailles poudreuses font un ballet ininterrompu que dansent ces petites fées nécrophages que l'odeur de la mort attire irrésistiblement.

De là où il se trouve, et alors qu'il ne peut rien occulter du spectacle à Alice, Guillaume voit les visages, graves, farouches, se tourner vers lui. Les yeux clignotent, elles attendent.

C'est moche, susurre une petite voix au fond de lui. C'est moche d'être passé à côté d'elle, à quelques mètres sans doute, quelques heures plus tôt. Tu aurais peut-être pu faire quelque chose, tu aurais peut-être eu le temps de faire plus. Elle est encore intacte, le corps n'a pas été dérangé et les fées ont à peine consommé ce qu'il reste de cette femme : si ça se trouve, mon con, tu aurais pu la sauver, elle aussi.

Il reste immobile, un moment.

- Je vais descendre,
lâche-il d'une voix lourde. J'ignore si vous avez l'habitude de voir des cadavres, mais c'est peut-être mieux que vous restiez là.

Et voilà qu'il dévale prestement la faible pente, et qu'il ralentit le pas quand il s'approche, prudent, de l'essaim suspendu au-dessus du cadavre. Quelques mots, quelques murmures se propagent dans les bouches pointues qui sourient alors que les fées s'écartent quand il s'accroupit dans la verdure pour dégager le visage de la morte. Roide, bleuie, la face inerte sous ses doigts est marbrée par le jus noir des belladones et les cheveux emmêlés sous un cercle d'aubépines, mais bien entendu, il la reconnaît car on lui a montré sa photo la veille, au refuge.

C'est moche, c'est moche, c'est vraiment moche. A quelques heures près, tu y étais.

Tout doucement, il lui ferme les yeux. Sa paume brune couvre le visage l'espace d'un instant, comme si c'était plus supportable ainsi, comme pour clore le regard accusateur qui se réverbèrent à l'infini dans les pupilles des fées qui s'amassent autour de lui. Avec le temps, il a fini par comprendre qu'elles apprécient son odeur : celle de la mort ne s'efface jamais vraiment. Est-ce qu'elles sentent le sang, encore ? Est-ce qu'il est toujours là sur sa peau, sur ses mains, sur ses armes, comme sur la clef de Barbe-Bleue qui reste toujours souillée, quoi que l'on fasse ?

L'une d'elles s'est posé sur son épaule, curieuse.

- Prudent,
murmure-elle. Danger. Croque-les-os.

Et soudain, il réalise : qu'est-ce qu'on entend, depuis quelques minutes, déjà ? Ce son qui craque, qui grince, qui croque, qui claque : os contre l'os, dent contre dent, le battement d'une aile, les haillons qui claquent. Le crépuscule s'approche, et tu sais bien, Guillaume, tu sais bien toutes les horreurs qu'un cadavre tout frais peut attirer, quand les ombres s'allongent et que la nuit rôde.
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Mar 28 Juil - 18:59

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Alea M. Lachance

Alea M. Lachance
Alea acquiesce en douceur, la commissure de ses lèvres formant cet arc lunaire, lumineux aussi, mais uniquement en reflétant son rayonnement à lui. Elle maintien cette contenance même si la nudité exceptionnelle de ses phalanges lui laisse un sentiment fort vulnérable, surtout lorsqu’elles effleurent l’usure que Guillaume porte sur les siennes comme une armure. Ainsi, ses doigts délicats glissent au long des siens avec une fascination prudente, ses ongles peints frôlant à peine ses paumes tandis que, en répondant de la sorte à son invitation tactile, elle se redresse enfin complètement en le touchant, mais sans jamais vraiment prendre appui dans leur contact.  

La chemise écarlate flotte autour de ses cuisses alors qu’ils marchent et Alea est d’autant plus contente de la porter quand l’épaisseur coussinée la défend contre les épines pointues des épicéas entre lesquels ils s’immiscent dans cet effort contentieux d’éviter la clairière où repose l’Erlekönig. Dans son esprit logique, cette manœuvre infuse doucement cette certitude qu’ils étaient venus chasser, à la base, la même créature.    

Cela faisait-il d’eux des alliés par défaut?
Cela dépendait,
suppose la sorcière, de l’endroit où elle s’inscrirait sur son compas de chasse du moment qu’il découvrirait ce qu’elle est vraiment.  
S’il venait à le découvrir.
Au conditionnel.  


Pour l’instant, il se fait si attentif et prudent à leurs alentours qu’il lui montre volontiers son dos et sa gorge et c’est ainsi qu’elle observe le frisson constant qui hérisse la peau de son cou. Au moindre craquement suspect, il se dresse davantage, attentif et à l’affût comme un vieux loup aux aguets avant de reposer ses yeux clairs sur elle, quand le calme revient, en essayant de se faire passer pour un simple chien de garde.  Il est ce grand loup, en vérité, mais pas moins un chasseur alors qu’elle revêtait sa cape rouge ; elle lui sourit donc à chaque fois, avec la timidité d’un petit chat sociable qui garde tout de même ses distances et une illusion de détachement ; évidemment, si elle se montre plus subtile que lui dans l’attention qu’elle porte à leur environnement, rien de ne lui échappe pour autant.

Rien de magique, au moins.

Les textures se mélangent comme des parfums aux notes à la fois harmonieuses et distinctes : en fond, il y avait les dryades et les satyres qui se font la cour; en cœur, les fées et les autres êtres sylvestres qui frétillaient autour d’eux, et en tête, à l’occasion, ces êtres plus rares, mais généralement inoffensifs qui les laissent passer sans se manifester outre mesure. À travers ce bouquet, la fragrance de la mort lui vient peu avant que son compagnon 'aperçoive la pauvre victime en contrebas dans les fourrés.

Des cadavres, elle en avait assurément vu plus que lui.

Ce qu’elle ne lui dit évidemment pas, même si elle le rejoint malgré sa recommandation, quoique plus lentement de sorte à le surplomber alors qu’il ferme les yeux opaques qui lui transpercent douloureusement le cœur. L’Erlekönig avait été sa propre victime, mais la jeune femme morte – et toutes les précédentes – était en grande partie la raison qui justifiait son acte.

- C’est étrange, observe-t-elle, son ton empirique malgré sa gorge qui se serre, elle est encore rigide, mais la fixation des lividités indique qu’elle est morte depuis au moins deux jours...

Ce n’est pas étrange, en vérité: c’est que les fées, comme Alea, sentent au-delà des odeurs du corps, celle de la mort en soi qui est florale comme cette végétation qu’elles entretiennent sans effort. Les petites créatures s’intéressent aussi à elle, virevoltant et gloussant autour des mèches colorées qui semblent les intriguer : debout et droite, entournée de fées, dans sa main repose désormais la tiare de bois qui avait justement été dans ses cheveux jusqu’ici.

- Je devais être la prochaine, affirme-t-elle en jetant sa couronne au sol dans un mouvement délibéré, de même que, d’une certaine façon, au moins quelques-unes de ces prétentions de naïveté.

Parce qu’elle connaissait manifestement le sort qui l’aurait attendu si elle n'avait pas été sorcière.
Parce que ça semblait la peiner plus que l’effrayer.
Parce que ce n’était, manifestement, pas arrivé.


Il y a de la colère qui anime son geste, de la tristesse qui nage dans son regard et aucune tentative de les dissimuler à son compagnon de route. Elle ne cache pas non plus, ensuite, la surprise affolée qui la prend quand, levant le nez dans le vent, elle inspire l’odeur pestilentielle qui se solidifie sur sa langue et la fait grimacer. Alors même que la fée murmure son avertissement, sa petite main délicate se referme sur le bras du chasseur

- Guillaume, nous devons partir. Maintenant.  

La force de sa poigne quand elle le tire sur ses pieds ne se devinerait pas au premier abord, pas plus que son sens de la direction quand elle le guide d'une main ferme dans la direction qui lui semble la plus sure.

La tête hirsute et cauchemardesque se pointe entre les arbres alors que leurs formes à eux y disparaissent. Horriblement, son chant grince et crisse jusqu’à leurs oreilles dans un amphigouri dissonant au son des os qui craquent et brisent rapidement sous son bec... Si la créature nécrophage les avait vus, elle n’avait d’attention que pour le festin que représentait le cadavre frais qu’ils avaient laissé derrière eux ; bientôt, c’est la nuit qui les surprendra et le chalet est encore loin. Si ce n’est pas le croqueur d’os – animée par cette faim insatiable qui caractérise si souvent les créatures de l’ombre – qui décide de les retrouver, ils pourraient aussi bien tomber sur quelque chose de pire.

- Nous devons trouver refuge, lance-t-elle sur sa lancée d’initiative, évitant pour le moment de le regarder de peur de découvrir que ce serait lui sa bête féroce à affronter.
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Mer 29 Juil - 17:11

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Guillaume de Séverac

Guillaume de Séverac
A quelques pas derrière lui, Alice faufile sa présence toujours constante. Il l'entend parler, d'une voix qui n'a pas changé de timbre, mais dont le ton le surprend : c'est sans doute faire preuve d'un jugement hâtif mais, il faut bien l'avouer, Guillaume ne s'était pas attendu à ce qu'elle commente le cadavre de façon aussi clinique, pas plus qu'elle le regarde sans vraiment s'émouvoir du spectacle. La remarque, très juste au demeurant, le ramène un peu à la réalité : celle-là a probablement croisé la route de l'Erlekönig peu avant Alice, elle-même réchappée in extremis du piège des aulnes par le régicide secret dont il ne perce pas encore le mystère. Il se contente de hocher la tête, de rassembler les pièces encore en désordre et de les garder par-devers lui en attente du moment où il faudra trier et assembler tout cela.

Il lève les yeux sur elle, brièvement, et la voit entourée, elle aussi, par les fées. Elle se posent sur ses épaules, comme elles font sur les siennes et voilà qu'il s'étonne encore, l'espace d'un instant, de ce que le même parfum mortuaire, les mêmes effluves subtils et cachés que seules les ailes funèbres peuvent capter imprègnent aussi sa protégée. Il se prend à se demander ce qui l'a amenée à fréquenter la mort de si près, et il esquisse un début de sourire quand elle jette sa couronne dans les buissons. Puis, à nouveau, ce sont les yeux de la jeune femme qui captent le regard du chasseur. La verdure aqueuse s'est figée dans une dureté surprenante, un soupçon d'orage, l'amorce de la tempête, et il y a sur ses jolis traits le soupçon d'une colère dont on mesurerait difficilement l'ampleur. L'apparente fragilité se fissure dans un contraste qui semble donner une épaisseur nouvelle, une profondeur de plus à l'eau limpide de ses prunelles, une profondeur qui pourrait le happer tout entier.

C'est qu'elle est belle, avec son ire qui a éteint la tristesse du regard et gonfle au fond de ses yeux, elle est belle et un peu inquiétante à la fois au milieu du ballet léger des ailes noires et or qui l'effleurent et jouent avec ses cheveux.

Cela ne dure qu'une seconde, avant que le murmure ne perce, à son oreille, et qu'il réalise ce qui s'approche d'eux. La sensation persiste, une émotion familière. Il l'ignore à demi parce que déjà son esprit est capté par le danger, mais s'il s'y attardait un peu, Guillaume saurait mettre le doigt dessus : ce qu'elle lui inspire, à ce moment-là, c'est ce même mélange de cruauté et de douceur qui l'a toujours fasciné dans le monde magique. Ce secret pacte, l'horreur et la beauté, si étroitement liés qu'on ne peut les défaire, que l'une rend l'autre plus terrible, et l'autre plus précieuse.

Déjà, en une seconde, le geste a anticipé la pensée et avant qu'il ne réalise, Guillaume a empoigné son fusil. Comme un soldat dans la tranchée, comme le loup sur le point de bondir, son corps tout entier s'est tendu comme un arc qui s'apprête à lâcher une flèche mortelle. Ce n'est pourtant pas la créature qui rompt l'attente, c'est Alice qui lâche quelques mots pleins de panique et... Et quoi ? Le voilà sur ses pieds, debout, comme s'il n'avait presque rien pesé, ou presque. C'est elle qui prend la tête, tout d'un coup, alors que l'odeur pestilentielle de la créature se répand en nappes à travers les fourrés. L'agitation a dispersé les fées qui ont presque toutes disparu de leur champ de vision.

Les priorités prennent le dessus sur les questions. Guillaume ne réfléchit plus et garde le doigt sur la gâchette, la main sur la crosse, l’œil fixé sur Alice qui le tire plus qu'elle ne le guide vers la lisière plus épaisse de la trouée d'arbres. Le caquètement du croque-les-os résonne sous les frondaisons et bientôt, à la chanson frénétique de son bec et de ses griffes répond le bruit autrement plus sinistre des os qui se brisent en esquilles et en fragments qu'il engloutit goulument.

Guillaume reste silencieux, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus assez loin pour ne plus rien entendre et perdre toute trace de la bête. Autour d'eux les bois s'agitent, bruissent et chantent ces complaintes funèbres qui viennent avec le soir. Le crépuscule qui rôdait jusque-là menace à présent de les engloutir, d'un instant à l'autre : on ne voit déjà presque plus rien, rien que l'ombre, et elle est insondable, sous les feuillages entremêlés.

- Nous sommes encore loin des chalets,
répond-il, et sa voix a cette note étrange, lointaine, alors qu'il fouille les ombres du regard pour trouver le contour de sa silhouette.

Las, il fait trop sombre pour qu'il puisse déceler l'expression de son visage. Mais déjà, la vigilance lui revient, et ses mains refusent de lâcher prise sur son arme. Il ne sait plus vraiment contre qui la précaution doit être utile, parce que le murmure insidieux du doute reprend le dessus et s'élève, plus fort, comme une note persistante.

- Qu'est-ce qui qui a poussée à vous enfuir ? Demande-il, d'un ton un rien abrupt. Vous avez senti quelque chose. Je l'ai vu.

Tout en parlant, il cherche son chemin, interroge la sylve murmurante, puis opte pour une direction qui lui semble propice à les rapprocher un peu de leur but, en attendant de trouver un lieu adéquat pour camper.

Elle a vu quelque chose, elle sait. Il y a beaucoup de raisons qui pourraient expliquer cela : d'avoir mangé quelque chose donné par l'Erlekönig, ou même une plante magique cueillie dans les bois, d'avoir été effrayée par une bête... Croque-les-Os va sous l'allure d'un hibou grand duc aux yeux des simples humains : l'ampleur de ces oiseaux et leurs masques funèbres peuvent être de nature à impressionner, mais quelque chose, peut-être l'éclat de ses yeux sous le coup de la colère lui suggère qu'Alice est bien plus solide qu'il n'y paraît. Cela, et aussi le peu d'effort d'une donzelle si petite a déployé pour mettre sur ses pieds un gaillard comme lui. Il sent encore la brûlure qu'elle a laissée en lui agrippant le bras et en tordant légèrement la peau sous l'épaisseur de ses vêtements.

- J'ai de quoi dresser un campement sommaire, reprend-il. Ça ne sera pas la nuit la plus confortable, mais on n'a plus guère le choix, à moins que vous ne receliez encore plus de surprises que vous n'en avez déjà montrées.

Un soupçon d'humour grinçant agite ses derniers mots et peut-être qu'elle parvient à distinguer son sourire qui grimace en rictus. Toute la douceur s'est enfuie et il n'essaie plus de la rassurer, à présent ; il attend, et sa vigilance n'est plus seulement tournée contre ce qui l'entoure, elle est aussi tournée contre elle. Il ne se résout pas à l'abandonner pour autant, pas avant de savoir complètement ce qui relève du mensonge, parce qu'il sait bien que les choses sont parfois bien compliquées.

Dans les histoires, elles sont toujours plus simples. Un chevalier, une princesse. Un chasseur, une blanche biche, et jamais les rôles ne s'inversent, mais voilà que le loup se pourrait bien devenir la proie, tout compte fait.
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Ven 31 Juil - 5:47

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Alea M. Lachance

Alea M. Lachance
Le battement frénétique des ailes qui battent leur satisfaction insatiable ne couvre pas le carnage dantesque des os dont il ne restera bientôt plus rien. Seule la distance les remmène à ce silence relatif – celui qu’on entend danser avec le bruissement des feuilles dans le vent ; celui qui survient entre les craquements des aiguilles sèches sous leurs pieds et celui qui tamise le chant montant des grillons – qui règne autour d’eux comme l’obscurité qui s’installe.

Son murmure fuse entre eux telle une ombre, comme la méfiance dans son esprit et la raideur dans sa voix.

Il sait qu’elle n’est pas une simple demoiselle perdue dans les bois.
Prétendre autrement,
se dit-elle, ne pourra qu’alimenter sa suspicion.

Enfin, Alea le cherche dans la pénombre, trouvant dans les éclats mouvants de la lune, d’abord, le versant de sa mâchoire, puis le relief de sa joue, l’angle froncé de ses sourcils inquiets et, enfin, son œil gris où germe l’ouragan du doute. Il se fait impérieux comme un chêne, mais elle maintient son regard grave avec détachement : ses interrogations sont impétueuses, mais elle se fait légère et flexible comme le roseau dans l’orage.

Elle sourit, enfin, quand il grimace ses moqueries désabusées, puis laisse s’envoler ses conjectures avec cet angle malicieux aux coins des lèvres qui se mue, quand elle secoue la tête, en un air presque contrit.

Elle avait assurément d’autres surprises sous son coude.
Rien, néanmoins, qui les aiderait à s’abriter.


- Il fait de plus en plus noir et de plus en plus froid, l’écho de sa fatigue coule dans un murmure autrement limpide, s’infusant en volutes éthérées dans la proposition qu’elle ajoute ensuite en relevant sur lui ses grands yeux pleins de brume, dressons notre champ et nous parlerons une fois au chaud.

Il n’y a pas d’hésitation dans cette promesse qu’elle ne sait pas encore comment tenir, mais une rumeur bien résignée. Ainsi, pendant qu'ils marchent, elle cultive un silence diligent où poussent doucement ses réflexions quant à ce qu’elle était prête à lui révéler.

Elle n’avait pas besoin de mentir, se dit-elle.
Juste à omettre certaines vérités.

Leur recherche se termine, après un ou deux kilomètres à peine, dans une trouée où se dressent des ruines. La forêt noire en était pleine et celles-ci, trop petites pour être un attrait touristique, convenaient parfaitement à leurs besoins : ils peuvent ainsi faire un petit feu sur des dalles érodées et suspendre la bâche comme une hypoténuse en opposition à l’angle formé à la jonction du sol et d’un mur partiellement abattu.

Le camping qu’elle avait fait jadis, pendant son enfance, bien qu’à une fréquence appréciable, remontait à loin dans sa mémoire.
Très, très loin.

Ça ne l’empêche pas de se rendre utile comme elle peut, notamment en tenant la toile tandis que lui la fixait au sol. Au passage elle contemple avec une curiosité presque déplacée, quand il s’affaire, sa stature impressionnante. Leur dimorphisme est d’autant plus notable quand, à genoux, il la surplombe encore alors qu’elle se dresse pleinement debout. C’est à ce moment, à hauteur presque égale, qu’elle murmure un début de réponse tout en laissant, ses yeux dans les siens, s’épandre un courant d’apparente honnêteté.

- Vous …Vous m’avez dit que je n’étais pas le gibier que vous cherchiez, rappelle-t-elle doucement, mais… Je n’étais pas certaine au début, mais je ne pense pas – et détrompez-moi au besoin – je ne pense pas que vous chassiez les cerfs ou les lièvres non plus…

Elle cherche, dans ses yeux métalliques – magnétiques – un indice pour confirmer ce que les effluves magiques lui avaient déjà appris, puis elle sourit brièvement après un silence qui persiste un peu trop longtemps.

- Je suis médecin, pose-t-elle doucement avant d’ajouter avec prudence, et je me spécialise dans les traitements… Expérimentaux… Expérimental comme votre type de chasse. Je pense.

Je sais, dit plutôt son expression avant qu’elle ne détourne son attention vers le tapis hydrofuge à dérouler pour complèter leur abri de fortune.

- Cette forêt est… Ancienne et propice à mes recherches. Mes recherches qui peuvent être dangereuses… Ce que vous savez clairement déjà, rit-elle tristement, avant d’ajouter, avec un brin de chaleur à son égard, mais j’ai manifestement été très chanceuse dans ma malchance.

Elle ne pratiquait pas fréquemment la médecine par ces temps dangereux.
Ses priorités, malheureusement, étaient présentement axées sur sa propre survie.
Et pourtant, pourtant, il y avait un fond de vérité dans ce qu’elle avait formulé et elle espère que son explication lui convient.

- Ce qui m’a poussé à m’enfuir… Je ne connais pas le nom de cette créature en particulier... Mais nous avons senti et vu la même chose.

Ce qu’ils peuvent communément voir, à présent, c’est la largeur du sac de couchage qui s’étend enfin devant eux, et il y a quelque chose de timide dans le sourire amusé qui grimpe incontrôlablement sur ses joues alors que son regard passe en aller-retour entre l’objet et l’homme avec lequel elle s’y glisserait probablement bientôt.
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Ven 31 Juil - 9:00

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Guillaume de Séverac

Guillaume de Séverac
Un grognement irrité lui échappe quand Alice élude la question. Guillaume ne l'admet pas, mais elle a raison : d'abord le refuge, les questions ensuite mais le fait est qu'il déteste qu'on lui force la main pour faire confiance à autrui. Pour l'heure, elle lui échappe et ses pensées perdent prise sur elle, comme s'il cherchait à attraper un filet de brume, un rai de lumière. Rose, la lumière : celle de l'aube, quand elle danse sur les ombrelles des hautes herbes, et quand elle traverse quelques trouées de clarté percées par le clair de lune, cela lui rappelle à quel point il y a de la froideur dans cette couleur-là, à l'aube.

Il se tait, lui aussi, à l'affût. Ils ont mis quelques distances entre les environs réellement sauvages de la forêt et eux ; pour autant, ces parages ne sont pas beaucoup plus hospitaliers et Guillaume ne peut compter que sur la chiche lumière d'une lampe frontale trafiquée pour se rendre le moins visible possible par les yeux extérieurs. Alice marche devant lui, il reste un peu courbé sur son fusil, et même s'il cherche lui aussi leur abri, il a l'impression que les rôles se sont inversés. C'est elle qui marche, un peu plus confiante, et lui qui suit, avec la désagréable impression de se faire avoir.

Son silence se hérisse, le souffle en dents de scie. On pourrait presque entendre sa respiration à un doigt du grondement, du grognement, sa masse immense et sourde juste auréolée d'un point de lumière chiche qui lui permet juste de ne pas se prendre les pieds dans tout ce qu'il croise. Autour d'eux, la forêt est plus irréelle que jamais, bruissante, murmurante, envahie par les rumeurs des insectes qui stridulent des airs vagabonds. De longs appels résonnent ça et là : les créatures nocturnes, les magiques et les autres. Des loups, au loin. Le hululement des chouettes et des rapaces, la chanson du lechiy qui se répercute dans des distances insondables qui ne les menacent pas, et de temps en temps, des lueurs.

Peu avant d'arriver aux ruines, il faut faire un détour pour se garder des rondes lumineuse et des parades que font quelques groupes de dames blanches qui évoluent avec grâce sous les feuillages : Guillaume capte, l'espace d'un instant, le tournoiement gracieux des corps translucides, flottants comme des brumes de femmes suspendues dans le clair de lune. La vision est fugace, terrible, magnifique, et elle imprime de nouveau la même sensation, sans cesse renouvelée. Elle lui chavire l'âme, lui retourne le cœur, et c'est comme s'il perdait un peu plus pied avant de se souvenir qu'il est là pour quelque chose et qu'il a besoin d'être encore en vie pour le faire.

Il ne desserre pas les dents jusqu'à parvenir aux quelques pans de murs effondrés qui leur serviront de nid pour la nuit. Alice a raison, c'est un bon endroit pour s'abriter, et se prémunir des caprices de la météo qui pourraient les surprendre : le ciel s'est dégagé mais l'humidité et le froid laissent présager une aube qui sera glaciale et transie. Sans un mot, il s'active, mû par des habitudes bien trop vieilles pour être encore conscientes, avec l'aide prudente de la jeune femme qui a l'air de s'être décidée à vouloir amadouer la bête, maintenant qu'ils sont en relative sécurité.

Sa première phrase lui arrache un sourire qu'on distingue aisément à la lueur de la lampe. Il braque un instant sur elle l'éclat limpide de ses yeux, et hausse les épaules mais la laisse continuer parce qu'elle sait déjà, c'est évident. Elle poursuit donc, avec une délicatesse prudente, et sa voix toute douce se faufile dans l'obscurité pour apaiser ses doutes et répondre enfin à la question qui est restée sans réponse.

Guillaume se laisse tomber bien plus qu'il ne s'assied sous la bâche sommaire de ce campement de fortune et grogne en essayant de trouver une position confortable.

- Je comprends, lâche-il d'une voix bien plus apaisée qu'auparavant. C'est difficile de savoir d'emblée à qui on a affaire, et aucun d'entre nous ne pouvait se permettre de faire toute la lumière sur ce qui nous amène ici. Très bien. J'espère que vous ne m'en tiendrez pas rigueur de m'être méfié à ce point, comprenez bien que vous pouviez être n'importe qui, ou bien n'importe quoi. Je chasse depuis longtemps et j'ai horreur d'être la proie : l'erreur débutant c'est de ne pas se méfier assez des jolies demoiselles en détresse qu'on croise dans les bois.

Un fin sourire, un rien espiègle, lui coule des yeux et de la bouche alors qu'il lui décoche un regard en biais.

Elle a procédé avec d'infinie précautions, comme pour désarmer un piège à loups prêt à lui claquer sur les chevilles. Lui peine à perdre cette sorte de brutalité qu'il garde encore un peu dans le ton, rude et pourtant reconquis par un rien de chaleur et un soupçon d'humour pas forcément très fin. Le fusil est toujours à portée de main, mais le chasseur ne semble plus être disposé à le retourner contre qui que ce soit d'autre que les créatures hostiles qui pourraient troubler leur repos. C'est bête, mais l'apaisement d'Alice porte ses fruits. Elle pourrait mentir, bien entendu, toutefois il a assez croisé de membres de l'ordre, de consultants et d'autres personnes qui frayent de près ou de loin dans la magie pour savoir qu'il faut être prudent, des deux côtés, et qu'il est lui aussi une menace potentielle pour elle.

Finalement, ils pourraient tous les deux se mettre le couteau sous la gorge, mais comme elle est mieux élevée que lui, elle a choisi la paix. Il ne lui reste plus qu'à suivre le mouvement et à se rappeler qu'il est avant tout décidé à l'aider.

- Vous avez eu de la chance, sans doute,
reprend-il avec plus de sérieux. Quelque chose a tué celui qui en avait après vous et pour être tout à fait franc, je m'inquiète de ce qui m'a volé mon gibier. C'est plutôt ça qui me préoccupe, maintenant, mais au moins vous êtes saine et sauve et demain, vous serez en sécurité. Quant à ce qu'on a vu près du cadavre, les autres l'appellent "Croque-les-Os" et c'est souvent sous ce nom que je le croise ça et là. Un nécrophage, comme les fées qui étaient dans la clairière, mais plutôt du genre à être une vraie saloperie.

Tout en parlant, Guillaume tire de son sac une sorte de réchaud à gaz un peu bricolé, comme beaucoup de ses affaires qui ont été semble-il adaptées à d'autres usages. Le mélange curieux de magie et de technologie produit des résultats plutôt intéressants comme l'appareil ne tarde pas à le montrer en produisant une orbe de flammes, lesquelles ne semble nécessiter aucun autre carburant que l'escarboucle posée entre les griffes du réchaud.

Il reste pensif un instant, gardant ses mains en coupe autour de la lumière qui se niche, docile, entre ses larges paumes. Le feu ne produit aucune fumée, et ne semble rien brûler non plus.

- Je comprends maintenant pourquoi elle s'intéressaient à vous,
lâche-il tout bas, d'une voix pensive. Elles sentent ceux qui se sont trop de fois frottés à la mort. Il paraît que c'est une odeur qui ne part jamais vraiment, à la longue. Elles le savent.

Et elle ne vous laissent jamais l'oublier. De nouveau, il l'observe, et la lueur jaune et or qui coule entre ses doigts fait un joli halo qui rend un peu moins sinistre ce coin de rocaille moussue et de lichens humides plein de feuilles mortes et de mauvaises herbes aplaties. Doctoresse, à ce qu'elle dit, c'est cocasse et un peu tragique de prendre sur soi l'odeur du sang à force de voir les gens mourir, quand lui en est tout imprégné à force de la donner.

Et puis, parce qu'il a remarqué le regard insistant et vaguement indéchiffrable qu'elle a jeté sur l'étroitesse du sac de couchage qu'il a déplié un moment plutôt, il ne peut s'empêcher de sourire un peu.

- Il va falloir se tenir chaud, vous m'en voyez désolé. Réjouissez-vous quand même, j'ai quitté le refuge ce matin et j'ai eu le temps de nettoyer tout ça, vous n'auriez probablement pas vraiment apprécié l'état du couchage après une semaine de randonnée dans les bois.
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Dim 2 Aoû - 9:13

Le hasard aime la fortune
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Habitation permanente : Elle est en cavale pour le moment
Occupation : Formation d'un réseau d'information, accumulation de ressources magiques pour se défendre contre ses agresseurs
Alea M. Lachance

Alea M. Lachance
Les lueurs crépusculaires, incendie de rose et d’orangée, se diffusent doucement en contraste avec les troncs qui s’allongent en contrejour, comme des barreaux pour enfermer avec eux le froid tandis que s’enfuient trop vite, comme ces couleurs dans le ciel, la chaleur de la journée qui s’éteint.  

La nuit s’installe pleinement dans les cendres du jour en même temps qu’eux dans les décombres de ce qui avait autrefois été, suppose Alea, un petit monastère. Sortent alors, d’entre les arbres à l’horizon, ces feux follets espiègles qui brillent au coin de l’œil, qui aiment faire peur aux voyageurs en s’insinuant comme un danger qui disparaît quand on le cherche du regard, qui voudraient pousser à courir des risques dans la nuit, mais qui sont foncièrement inoffensifs d’autant qu’on les ignore.  

- Je comprends, répond-elle par mimétisme quand Guillaume lui explique sa méfiance, avec l’esquisse d’un sourire compréhensif dessiné aux lèvres.

Jolie demoiselle.
Prenant comme un compliment cette comparaison pleine d’ironie qui ne manque pas de l’amuser, elle rit un peu, tout bas, comme des étincelles murmurées dans la pénombre de leur conversation charbonneuse.      

Il est cet animal qui, depuis les premiers moments de leur rencontre, alterne entre s’approcher avec curiosité et reculer avec méfiance. C’est un réflexe qu’elle avait eu elle aussi, bien sûr, avant d’accepter sa présence et d’assumer ce rôle de celle qui apprivoise. Ainsi, il avait un peu grogné sans qu’elle s’en offusque, restant prudente et attentive jusqu’à ce qu’il se calme à nouveau. Sans faute, sa voix douce et sa main légère le ramènent tout près d’elle et leur permettent de s’assoir ensemble sur la bâche où s’insufflent enfin des indices, bien que ténus, d’un confort bien mérité.

Après avoir détendu ses bras et roulé des épaules, ses mains trouvent la fermeture du sac de couchage qu’elle se permet d’ouvrir alors même qu’il plaisante au sujet de son entretien. Elle rit à nouveau, sincèrement et un peu plus fort, mais s’efforce de se taire rapidement.

On m’a déjà dit que le parfum de la mort est indissociable de celui des fleurs, susurre-t-elle pour revenir au sujet précédent, avec cette connivence dans laquelle s’infuse un brin de curiosité. Pour autant, poliment, elle ne questionne pas pourquoi, lui, il portait également ce bouquet familier.

Pas avec des mots, au moins. À la place, ses interrogations silencieuses se muent doucement en réflexions et en hésitation qu’elle ne cherche pas à cacher.  

- J’étais avec lui quand il est… Mort? risque-t-elle après un moment de considération, sous-pesant ces révélations qu’il pourrait assurément trouver inquiétantes, mais qu’elle aurait pu omettre si elle avait vraiment eu quelque chose à cacher.

Elle en avait des choses à cacher, bien entendu.
À cacher là où il arrêterait de chercher, ou du moins c’est ce qu’elle espère.  
Ce qu’elle articule maintenant est donc cette pointe blanche de vérité au-dessus d’une montagne d’omissions.

- Mais je ne pourrais pas expliquer ce qui s’est passé...  

Sa perplexité était à un certain dégrée bien réelle et n’a pas besoin d’être simulée tandis qu’elle cherche ses idées, que ses yeux tombent par terre, à gauche, avant de venir caresser sur la droite l’ensemble de ses souvenirs. Sans éviter son regard, le sien papillonne ainsi et ne se pose jamais très longtemps, puis vaque vraiment ailleurs seulement quand elle entreprend d’enlever ses souliers avec un feulement douloureux qui transperce le silence palpable de ses réflexions.

De sa très longue vie, rares sont les fois où elle avait marché autant, en si peu de temps et dans d’aussi inégaux territoires.

- Ce talisman, réfléchit-elle enfin tout haut et tirant subséquemment, de sous la chemise de bûcheron, un pendentif qui brille et qu’elle caresse distraitement du pouce avant de le laisser retomber sur sa poitrine, aide à contrer certaines formes de contrôle mental… La peur artificielle aussi, et même quelques sorts de distraction pas trop puissants.

Le réchaud à gaz la fascine, en parallèle. Imitant le chasseur, elle approche ses doigts curieux sur lesquels se forment ces reliefs dorés qui éloignent enfin le froid et qui semblent lui apporter l’énergie d’enfin le regarder pleinement. Il a l’air grave, mais dans ses cheveux brun clair, la lumière dessine ces jolis éclats blonds solaires qui, indirectement, viennent agréablement lui réchauffer les joues.  

- Il… Ça ne l’a pas empêché de m’entrainer très loin dans la forêt, mais… Son rituel n’a pas semblé fonctionner complètement sur moi. Je ne pense pas que… Je pense que j’aurais été censée perdre tout contrôle de moi-même, mais… et il avait l’air… Content? Je ne sais pas comment expliquer, mais… C’était tellement… Triste. Horrifiant et triste. Puis il s’est juste… endormi... Sans que j’essaye quoique ce soit, à part partir quand j’en ai eu l’occasion… Je n’étais même pas certaine qu’il soit complètement mort, en fait. J’ai cru que c’était peut-être son échec et la levée du jour qui m’a permis de partir...  

Toute son essence s’accumulant dans le bijou passé à son doigt, elle ment certainement un peu, à la fin, au sujet de l’incertitude quant à sa mort et quant aux circonstances de son départ, mais l'ensemble est assez fidèle à la réalité de leur confrontation.

- Et ensuite, il y a eu vous, ajoute-t-elle en brisant la tension avec un éclat amusé, et j’étais terrorisée, mais… On peut remercier les doubles standards, pour une fois : contrairement à la demoiselle en détresse, le profil du prince charmant serviable est rarement inquiétant dans les contes.

Dans la vie courante, les princes charmants ne le sont jamais vraiment, raille-t-elle intérieurement en jetant un coup d’œil vers la couchette de laquelle elle s’approche justement, s’étendant à demi sur la surface coussinée.    
Mais ça va, parce qu’elle est loin d’être une princesse à secourir.

- Je devais mourir et ça n’a pas pris, son ton est maintenant conversationnel, hypothétique, léger comme son invitation à la rejoindre quand elle se pousse pour lui laisser de l’espace dans le sac ouvert, c’est peut-être son propre rituel qui l’a tué? Parce qu’il a échoué, je veux dire. Une magie aussi puissante que la sienne ne peut pas… Disparaître. Ou peut-être que c’est un de ces principes fondamentaux, comme les fées qui deviennent des mutards ou… Je ne sais vraiment pas. Les créatures magiques ne sont décidément pas ma spécialité.

Et je suis fatiguée, disent ses étirements et son soupir d'aise.
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